dimanche 19 mars 2017

Carême : la nostalgie de Dieu


Mon âme languit après le Seigneur, et je Le cherche avec des larmes.

Comment pourrais-je ne pas Te chercher ? Toi le premier, Tu m'as trouvé. Tu m'as donné de vivre la douceur de ton Saint-Esprit, et mon âme T'a aimé.

Tu vois, Seigneur, ma peine et mes larmes... Si Tu ne m'avais pas attiré par ton amour, je ne Te chercherais pas, comme Je Te cherche. Mais ton Esprit m'a donné de Te connaître, et mon âme se réjouit que, Toi, Tu sois mon Dieu et mon Seigneur, et, jusqu'aux larmes, je languis après Toi.

Mon âme languit après Dieu, et elle Le cherche avec des larmes.
Seigneur miséricordieux, Tu vois ma chute et ma douleur ; mais, humblement, j'implore ta clémence : répands sur le pécheur que je suis la grâce de ton Saint-Esprit, Son souvenir porte mon esprit à trouver de nouveau ta miséricorde.
Seigneur, donne-moi ton humble Esprit pour que je ne perde pas à nouveau ta grâce, et que je ne me lamente pas comme Adam qui pleurait Dieu et le Paradis perdu.

Saint Silouane de l'Athos

dimanche 12 mars 2017

Carême : le désert


"...Moi, je t'ai connu au désert, dans un pays de fièvre" (Osée 13.5)

Un jour trois ascètes décident de prendre une option différente :

- Le premier choisit de faire la paix parmi ceux qui se battent,

- Le deuxième se met à visiter les malades,
- Le troisième gagne le désert.

Peu de temps après, le premier, n’arrivant pas à ses fins, vient, découragé, trouver le deuxième qui lui aussi, est à bout.
Tous deux décident alors de se rendre auprès de celui qui avait opté pour l’hésychia au désert. Ils sont étonnés de sa réussite et l’assaillent de questions. Ce dernier commence par se taire puis il prend un vase, le remplit d’eau. « Regardez cette eau, leur dit-il, elle est trouble. » Puis, après un bon bout de temps, il leur dit encore : « voyez maintenant cette même eau et comment elle s’est reposée. » Et là, comme dans un miroir, ils virent distinctement leur visage. Et il leur dit : « Il en est ainsi pareillement de nous : lorsque nous vivons au milieu des hommes, nous ne voyons pas nos défauts, alors qu’il en est tout autrement dans le désert. »

En ce temps de Carême, le récit que nous venons de lire nous expose d’une façon magistrale le secret qui nous conduira au grand mystère de Pâques.
« Pour voir notre péché, nous précise-t-il, il nous faut faire l’expérience du désert… » Tout comme Jean-Baptiste (Mc 1, 14), tout comme Jésus lui-même (Mc 1, 12), nous ne pouvons rendre gloire à Dieu si nous ne nous mettons pas à l’écart (Mc 6, 1), afin de nous reposer, dans le but de mieux nous affronter dans notre propre face-à-face. Autrement dit, sans l’hésychia, nous ne pouvons pas nous connaître véritablement. Le désert et l’hésychia, deux données incontournables pour toute pratique orthodoxe de l’ascèse.
Le mot « hésychia » peut se traduire de plusieurs façons. Tout d’abord, il signifie le calme, le repos qui apaise nos mœurs troublées et nos passion,s par l’acquisition du silence intérieur, lequel nous éloigne de nos soucis du passé et de nos vaines distractions. Ensuite, il veut dire tranquillité, laquelle fait fi de nos mauvaises pensées et de nos stériles bavardages, afin de nous rendre disponibles à la véritable contemplation. Enfin, c’est aussi la capacité d’atteindre cet état de paix, qui éloigne de nous tous les bruits nuisibles à nos âmes.
« Lorsque nous vivons au milieu des hommes, nous ne voyons pas nos défauts… » Il nous faut donc par moments, bien garder nos distances pour avoir accès à notre monde intérieur et pour entrer aussi en communion avec les autres.
Le merveilleux de l’homme ne peut se saisir que dans le silence et le repos du cœur et non dans le brouhaha des foules anonymes. Nous n’entrons réellement en contact avec notre être total tout comme d’ailleurs avec celui des autres que lorsque « nous faisons en nous hésychia .» Et ce, bien plus encore, quand il est question de notre relation personnelle avec Dieu. C’est à cette seule condition qu’il nous sera possible d’user avec le Seigneur du langage des Béatitudes, en dehors de toute pression, de toute contrainte. Et lui, du même coup, deviendra notre ami et notre familier, nous confortant de la sorte dans notre intime conviction que nous sommes vraiment ses enfants.

N’ayons donc pas peur de partir avec obstination à la recherche de ce lieu désert que nous désigne le carême. Autrement dit (dans notre foyer, sur le lieu de notre travail, au détour d’un moment de détente…), prenons encore la peine de faire suffisamment halte dans cette oasis spirituelle que nous suggèrent le jeûne et la prière pour nous enivrer à satiété de la douce présence de Dieu.
Notre Eglise qualifie le Grand Carême qui précède Pâques de « printemps de l’âme. » Puisse-t-il en être ainsi. Alors, à l’instar de la femme de l’Apocalypse, le Seigneur se fera une joie de nous préparer, au sortir de notre expérience quadragésimale du désert, une « place où nous serons nourris mille deux cent soixante jours » (Ap, 12, 6). De sorte que, pour paraphraser Evagre le Pontique, «quoique séparés de tout nous soyons unis enfin à tout ; à la fois impassibles et d’une sensibilité souveraine ; déifiés tout en nous estimant le rebut du monde et par-dessus tout heureux, divinement heureux !»
Métropolite Stephanos de Tallinn


dimanche 5 mars 2017

Carême : prière

Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, donne-moi le repentir, mon cœur est en peine, pour que de toute mon âme j'aille à ta recherche, car sans toi je suis privé de tout bien. O Dieu bon, donne-moi ta grâce.

Je t'ai abandonné, ne m'abandonne pas; je me suis éloigné de toi, sors à ma recherche. Conduis-moi dans ton pâturage, parmi les brebis de ton troupeau.

Nourris-moi de l'herbe fraîche de tes mystères dont tout cœur pur est la demeure, ce cœur qui porte en lui la splendeur de tes révélations...

Puissions-nous être dignes d'une telle splendeur, par ta grâce et ton amour de l'homme, ô Jésus-Christ, notre Sauveur, dans les siècles des siècles.

Isaac le Syrien (VII° siècle)


vendredi 3 mars 2017

Veuve consacrée... témoignage de Georgette Blaquière

…La mort d'un époux, c'est toujours un choc terrible, même si on s'y attend, même si on croit s'y être préparé au long d'une maladie. On se retrouve comme amputée, on réalise à ce moment-là la vérité de la parole biblique: "Ils deviendront une seule chair". Et le cœur et la chair sont blessés en même temps.
    De plus il faut affronter le réalisme de tous les renoncements envisagés au fil des jours de la maladie, de tous ces projets faits ensemble et à présent brisés.

    Mais le plus difficile à vivre, c'est le non-exaucement de la prière. J'ai prié, nous avons prié ensemble. Nous avons crié vers Dieu: "Écarte de nous cette coupe". Et même si nous ajoutions: "Que ta volonté soit faite", aujourd'hui me voici confrontée au non-exaucement de ma prière. Comment pourrai-je m'empêcher de dire au Seigneur: "Pourquoi Seigneur? Pourquoi?" Même sans une ombre de révolte, même dans une prière d'abandon aussi confiante que possible, me voici confrontée au mystère de cette sagesse de Dieu qui traverse la mort, mais qui passe par la mort. À ce moment-là, on ne peut que se tenir dans la foi nue, sans même essayer de comprendre le sens de cette blessure qui traverse le cœur ?...

    Puis, quand est passé le temps où on est submergé par les problèmes matériels, on se retrouve affrontée à la solitude. Solitude affective, certes... Mais plus profondément encore, on devient celle qui n'a plus de berger pour prendre soin d'elle. Alors vient la tentation de se refermer sur moi pour prendre soin moi-même de moi. Et beaucoup de ceux qui se disent des amis vont me le conseiller, sous prétexte qu'il faut bien vivre... Mais en réalité il n'y a d'issue qu'en disant au Seigneur: "Toi mon Dieu, qui a promis de prendre soin de la veuve et de l'orphelin, viens te faire toi-même mon berger, viens toi-même prendre soin de moi".

    J'expérimente alors, très obscurément mais véritablement, comme une présence "fraternelle", discrète, près de moi, au nom du Seigneur. Dans la prière en particulier ou dans l'Eucharistie, cette présence obscure semble se faire plus proche, comme si mon époux m'était envoyé pour m'aider, et quelquefois cela se traduit dans les situations les plus concrètes, les plus quotidiennes. Par la permission de Dieu, de petits signes sont donnés que la séparation n'est pas irréversible mais au contraire un chemin pour accéder en Dieu à une autre forme de communion, plus librement et plus intimement fraternelle. Il est difficile d'expliquer cela. Pourtant je rencontre beaucoup de veuves qui témoignent de cette même expérience.
    Alors on commence à se rendre compte que le ciel n'est pas loin de la terre, que le voile qui sépare le monde visible et le monde invisible ne paraît épais que parce que nos yeux sont trop aveugles. On commence à percevoir quelque chose du mystère de la réalité de l'invisible, du mystère de la Communion des Saints, de l'Église vivante devant la Face de Dieu. Mystère de foi, certes, cependant parfois un éclair vient montrer que c'est réellement vrai.
Petit à petit, la paix descend comme un baume sur la sensibilité. Mais en même temps se creuse un écartèlement intérieur beaucoup plus radical, qui touche à l’être plus qu’à la sensibilité. Jésus a pris dans sa gloire celui que j’aimais. Il l’a pris comme sien, il l’a épousé en vérité. Et moi, comme l’ami de l’époux, je me tiens devant la porte et je me réjouis de la joie des époux. Le désir de le retrouver s’approfondit et se creuse dans le désir de contempler la Face de Dieu… Oui ! C’est une étrange chose  que de vivre avec la moitié de soi-même devant la face de Dieu… Moi qui demeure ici-bas, j’ai à vivre cet écartèlement entre le pas encore du Royaume et le déjà-là pour mon époux.

Cet écartèlement est source de grandes grâces s’il est assumé dans la foi comme un fruit offert par l’Esprit Consolateur. Car la veuve est appelée à se tenir là, pour attendre et veiller, comme la prophétesse Anne dans le temple, qui, dans le jeûne et la prière, attendait la venue du Messie. Nous savons que vient le temps où Dieu sera l’unique bien-aimé de nos âmes. Mais la veuve est là, au cœur de l’Eglise, pour signifier que le temps n’est pas encore venu : nous attendons dans la foi, une foi plus grande que l’épreuve de la mort, le jour où Dieu sera « Tout en tous ». Alors me voici habitée par le désir ardent du Royaume qui vient, « où il n’y aura plus ni pleurs, ni peines, ni mort car l’ancien monde s’en est allé » (Ap 21, 4). […]
La veuve porte dans sa chair cette tension vers l’au-delà du temps, où l’amour jaloux de Dieu sera tout en tous et notre plénitude à chacun.
En même temps, j’expérimente l’au-delà du mariage dans une communion fraternelle d‘âmes comblées par Dieu, qui rend l’époux obscurément plus proche que cela a pu être possible sur la terre. J’entrevois la profondeur du sacrement de mariage, jusque dans son inachèvement, dans son au-delà et dans sa brisure. J’expérimente mystérieusement la Pâque de notre pauvre amour humain. […]
Déjà, d‘une certaine manière, nous vivons dans ce monde en n’étant plus de ce monde. Je suis bien partout, mais je n’ai plus de chez-moi nulle part. Mon chez-moi, c’est la maison de Dieu où mon époux est déjà arrivé, a déjà fait sa demeure. D’une certaine manière, pour moi aussi, tout est déjà accompli…

Georgette Blaquière, « Femmes selon le cœur de Dieu »